CONTEXTE

Au cours des années 60, sont apparues dans certaines grandes villes du monde, des cabines publiques d’enregistrement phonographique. Sur le modèle du Photomaton®, elles permettaient au passant, pour quelques «pièces», de réaliser son propre enregistrement d’environ 1 minute et 30 secondes et de repartir avec un souvenir sonore. Un exemplaire unique, sous la forme d’un disque 45 tours, devenait le témoin fragile d’un instant d’intimité où tout devenait possible. On ne trouve que très peu d’informations sur ces machines et leur déploiement.
Plusieurs marques existent selon les pays : Calibre Auto Recording (UK, France), Mon Disque (France), Mio Disco (Italie), Mutoscope Auto Recording (UK), Voice-O-Graph (US)…
Précédant la démocratisation de l’enregistrement domestique sur bande magnétique, ce fut le moyen moderne de graver son propre disque, de fixer un message ou une chanson pour l’éternité, s’adressant à un interlocuteur choisi ou jetant quelques paroles en l’air, une préfiguration sonore des échanges contemporains numérique.
Hors-circuit commercial, ces disques sont condamnés à rester dans l’anonymat. Avec le temps, ils se sont abîmés, ont été perdus. Quelques exemplaires réapparaissent ça et là au détour d’un vide grenier ou d’une maison bazardée.
Ce sont des instantanés sonores, de brefs instants de vie : propos spontanés, chansons approximatives, déclarations d’amour, lettres de rupture, bavardages, rigolades entre amis, engueulades, journaux intimes, imitations, confessions, de déchirantes marques d’affection, de l’ennui parfois..
Ces enregistrements révèlent une multiplicité de motifs, de registres, de mécanismes vocaux et une étonnante diversité de sons. Ce que l’on entend, c’est aussi la retranscription d’un périmètre sonore délimité (la cabine), spatialisé (le positionnement des utilisateurs face à l’appareil enregistreur) et conditionné par un temps défini (interventions préparées, improvisées ou interrompues par une durée limitée). La gravure initiale automatisée sur un disque plastique fragile et la conservation aléatoire de ces objets laissent entendre les bruits de surface d’un support souvent altéré. D’autres sons «périphériques» étonnants apparaissent : ambiance de la ville en fond, aléas des échanges, accidents liés à l’enregistrement, silences, parasitages…
Une qualité sonore incertaine, des documents parfois dérisoires mais autant de pistes transfigurant un imaginaire collectif, révélant des plages sonores inédites.

Patrice Caillet, Adam David, Elia David